En 2015, une étude menée sur des descendants de survivants de la Shoah a mis en évidence des modifications épigénétiques spécifiques, directement liées à l’exposition de leurs parents à des événements extrêmes. Cette découverte a bouleversé la compréhension de la transmission psychique et biologique des séquelles du passé.
La science ne laisse désormais plus place au doute : les séquelles du traumatisme dépassent la seule sphère individuelle, s’ancrant dans l’existence et la santé des générations à venir. Sans accompagnement, les traces laissées par les drames vécus se manifestent concrètement chez les enfants et petits-enfants, tant sur le plan psychique que corporel.
Traumatismes transgénérationnels et intergénérationnels : de quoi parle-t-on réellement ?
Le traumatisme générationnel ne reste jamais confiné à celui qui l’a vécu. Il s’étend au fil du temps, s’enracine au centre des familles et marque durablement émotions, comportements et vulnérabilités chez ceux qu’il touche, parfois à leur insu. Cette transmission transgénérationnelle agit comme un courant invisible mais persistant. Parents, enfants, petits-enfants : chaque génération peut se retrouver à porter une part de la douleur passée.
On en saisit l’ampleur dans les familles où la guerre, l’exil, la violence, ou la migration ont laissé leur empreinte. Mais il ne s’agit pas uniquement de souvenirs racontés ou de bribes d’histoire échangées. Bien souvent, la transmission s’ancre dans les silences, dans les non-dits, dans des peurs ou des attitudes étranges qui planent sans mots. Le traumatisme transgénérationnel modèle le tissu des relations familiales, autant qu’il façonne la biologie même des descendants.
Cette transmission s’observe de plusieurs façons concrètes :
- La famille devient le point de départ de cette propagation silencieuse.
- Les enfants, confrontés aux séquelles de leurs parents, développent parfois des troubles dont l’origine ne leur appartient pas.
La répétition des mêmes schémas et l’existence de fidélités invisibles expliquent pourquoi cette douleur traverse les générations. Ce processus déborde le champ purement psychique : il affecte la solidité psychologique, la qualité des relations et, dans certains cas, laisse des empreintes jusque dans l’expression des gènes. Mieux comprendre, c’est accepter d’interroger les histoires familiales, d’apporter de la lumière sur les zones d’ombre et de reconnaître l’héritage laissé par les blessures des générations précédentes.
Comment les blessures du passé se transmettent-elles d’une génération à l’autre ?
La transmission transgénérationnelle opère essentiellement au gré des secrets de famille, des silences répétés, des tabous et des interdits. Ces cicatrices s’impriment dans la façon d’éduquer, d’aimer, de réagir face aux incertitudes ou à l’adversité. Au fil du temps, chaque membre devient à la fois témoin et dépositaire d’une charge silencieuse. L’enfant hérite malgré lui d’une histoire ancienne, mû par une loyauté familiale qui ne dit pas son nom. Et même quand la volonté d’émancipation se fait sentir, les schémas répétitifs persistent et figent le traumatisme en héritage.
Les découvertes scientifiques ont permis de mettre un mot sur ce phénomène. Le concept de transmission épigénétique désigne la modification de l’expression génétique, notamment via la méthylation de l’ADN, en lien direct avec l’expérience du stress dans les générations précédentes. Chez les enfants et petits-enfants, la gestion du stress, via la production de cortisol notamment, s’en trouve transformée. Les recherches menées sur des descendants de survivants de conflits et de catastrophes majeures l’attestent : ces empreintes biologiques ne relèvent plus de la simple hypothèse, elles sont observables, mesurables et, surtout, lourdes de conséquences psychiques et physiques.
L’environnement joue lui aussi un rôle déterminant : le vécu lors de la grossesse, le modèle parental, la qualité des interactions précoces ou encore le mécanisme des neurones miroirs viennent guider la construction psychique et corporelle de l’enfant. Finalement, la douleur transmise s’ajuste d’une génération à l’autre, imprégnant la mémoire familiale et l’organisme.
Conséquences silencieuses : impacts psychologiques, physiques et sociaux sur les descendants
Le traumatisme générationnel agit en coulisses. Chez les descendants, la souffrance ne se contente pas d’habiter la mémoire : elle s’inscrit profondément, influence les émotions, colore les rapports aux autres et se glisse jusque dans le corps. Les répercussions sur la santé mentale sont plurielles : épisodes dépressifs, anxiété envahissante, troubles de stress post-traumatique sans facteur clairement identifié. L’amnésie traumatique brouille la mémoire, tandis que des douleurs psychosomatiques résistent à toute explication médicale classique.
Le corps accuse le coup, lui aussi. Les descendants présentent davantage de risques de développer des maladies chroniques : pathologies auto-immunes, troubles cardiovasculaires, diabète, certains cancers. Les études confirment le lien entre la tension transmise, la modification du taux de cortisol et l’apparition de symptômes physiques.
Au niveau familial, les liens sont fragilisés par la répétition de modèles et le poids des secrets enfouis. Les repères entre protection et contrôle se perdent, laissant la place à des relations toxiques qui viennent s’ajouter à la charge émotionnelle. Face à un traumatisme hérité et non traité, le risque de sombrer dans les addictions, les troubles alimentaires, l’isolement ou la rupture sociale s’installe durablement.
Pour donner corps à ces conséquences, en voici les formes les plus fréquentes :
- Dépression et anxiété : signaux trop souvent négligés ou minimisés.
- Maladies chroniques : le traumatisme prend racine dans l’organisme.
- Relations familiales fragilisées : la souffrance devient fil rouge dans la lignée.
Briser le cycle : quelles ressources et stratégies pour guérir au sein des familles ?
Redonner la parole, mettre des mots là où il n’y en avait pas, amorce souvent un tournant décisif. C’est dans ce mouvement que la résilience émerge et que le traumatisme générationnel commence à s’atténuer. Pour de nombreuses familles, la première démarche concrète se trouve dans la participation à un groupe de parole, espace protégé où la parole se libère à l’abri du jugement, ouvrant la porte à la réparation.
Certains espaces thérapeutiques accompagnent spécifiquement ce travail sur l’histoire familiale et ses répercussions. La thérapie transgénérationnelle s’attache à identifier la source des symptômes, à questionner les liens entre les blessures anciennes et les souffrances actuelles. D’autres méthodes tels la psychogénéalogie ou les constellations familiales invitent à mettre à jour les fidélités inconscientes ou les tabous qui entretiennent la souffrance. Pour certains, l’expression corporelle et artistique, comme l’art-thérapie ou le psychodrame, permet de trouver une voix alternative à l’épreuve muette imposée par le passé.
L’accompagnement inclut aussi souvent la sphère familiale dans son ensemble, incite à renouer le dialogue entre générations, à reconstruire ensemble une nouvelle histoire commune. L’approche EMDR (retraitement des souvenirs par mouvements oculaires) peut, dans certains cas, alléger un syndrome de stress post-traumatique profondément enraciné.
Voici quelques ressources thérapeutiques ou collectives qui aident à se libérer de ce legs traumatique :
- Groupes de parole : pour retisser la confiance, mettre en commun ce qui pèse sur chacun.
- Thérapies familiales : pour changer la dynamique des liens et ouvrir d’autres possibles relationnels.
- Approches créatives : pour donner forme à la mémoire et trouver un accès différent au soulagement.
Nommer l’héritage dont on ne veut plus, c’est déjà changer la trajectoire des générations. Briser le silence, c’est offrir à chacun la possibilité de redéfinir le rôle qu’il souhaite jouer dans l’histoire familiale, et peut-être, un jour, se redécouvrir libre.

